La vigne à Milly à la veille de la première guerre mondiale

Le texte ci-dessous est extrait d’un mémoire rédigé en 1913 par Albert Rocher, instituteur à Milly. Ce mémoire nous est parvenu grâce à Robert Fèvre qui l’a recopié, annoté et illustré en 1956. Dans un souci de compréhension, quelques mots ont été remplacés par des équivalents plus employés aujourd’hui, par exemple chardonnay au lieu de pinot blanc.

Bien que la surface occupée par la vigne soit inférieure à celle des terres labourables, les habitants de Milly sont avant tout vignerons ; la principale de leurs ressources est la vigne qu’ils soignent avec amour. Ils y consacrent la majeure partie de leur temps, et considèrent la culture proprement dite comme un pis-aller, permettant de vivre sans grandes dépenses durant les années calamiteuses, si fréquentes durant la période que nous venons de traverser.

En 1856, la statistique accuse 110 hectares de vignes, en 1882, nous tombons à 92 hectares ; puis à 55 hectares en 1911 dont 5 hectares phylloxérés qui seront arrachés l’année suivante.

Les premières taches phylloxériques sont apparues en 1889. Sans retard, on se met à traiter au sulfure de carbone, et grâce à l’emploi d’engrais et d’amendements à haute dose, on parvint à garder jusqu’à ces dernières années une partie du vignoble.

1892 marque le début de reconstitution sur Riparia. Le Riparia est très résistant au phylloxéra, mais il exige une terre riche, meuble et fraîche. Au bout de quatre ans à Milly, la vigne greffée sur Riparia est fructifère, mais elle jaunit facilement. Aussi la deuxième étape de la reconstitution est marquée par le choix du Rupestris du Lot comme porte-greffe. Mais ce dernier donne des vignes qui n’entrent en plein rapport que vers l’âge de 7 ou 8 ans ; il présente des grappes avant cette époque, mais comme disent les vignerons, le Rupestris du Lot « mange son fruit ». La troisième étape est marquée par l’emploi du Mourvèdre-Rupestris 1202, qu’on a commencé il y a cinq ou six années ; ce porte-greffe est plus résistant au calcaire et il donne des fruits nombreux, pourtant quelques vignerons pensent qu’on reviendra au Rupestris du Lot qui paraît plus vigoureux et plus durable, malgré ses inconvénients.

Pour reconstituer un hectare, à raison de 8.000 ceps à l’hectare, il faut prévoir 160 francs en travaux préparatoires et 1.200 francs pour l’achat de plants greffés racinés. L’hectare de vigne de Léchet valait 10.000 francs en 1794, le double d’un hectare de pré. Que de réflexions ne suggèrent pas ces prix fantastiques si l’on songe qu’en 1912, l’hectare de vigne de cet endroit ne fut péniblement vendu que 2.000 francs. Suivant la qualité et l’abondance de la récolte, une feuillette de 132 litres peut valoir de 80 à 200 francs, vin logé et clair.
Milly, lors de la reconstitution, s’en est tenu à l’antique chardonnay, afin de conserver ; avec Chablis, la vieille réputation mondiale de ses vins. Ceux de la côte de Léchet notamment, pourraient rivaliser avec les premiers crûs chablisien. Le Censier de 1757 nous apprend d’ailleurs en quelle haute estime fut toujours tenu le vin blanc de Léchet.

En 1875, année d’abondance, on rentre 4.000 hectolitres de vin ; les déclarations de récolte sont de 1.800 en 1908, 1.200 en 1909, 2 en 1910, 600 en 1911 et 311 en 1912. Une année normale permettrait d’espérer, avec l’étendue actuelle des vignes, un total de 2.000 hectolitres. Le vin rouge, récolté par les vignerons pour leur consommation personnelle, n’entre pas en ligne de compte dans toutes ces évaluations.

A mesure que le vignoble se réduit, le nombre des animaux de la ferme s’accroit. Pour les vaches, la race normande prédomine et le lait est vendu chaque matin aux épiciers de Chablis. Pour les vignerons, une raison milite en faveur de la vente immédiate du lait plutôt qu’en sa transformation en beurre ou fromage, c’est que la main d’œuvre agricole devient excessivement rare. La qualité des vins blancs fait qu’ils ne descendent jamais au-dessous d’un certain prix encore rémunérateur, aussi voyons-nous rarement les fils de propriétaires se déraciner pour entrer dans les bureaux ou émigrer à la ville. Il existe cependant dans la population une partie flottante de journaliers et ouvriers agricoles et la population de Milly, qui était de de 248 habitants en 1866, n’est plus que de 202 en 1912.

Une partie des travaux de la vigne sont dévolus à la femme. Après le taillage, elle est chargée de fixer le cep aux échalas, puis c’est l’ébourgeonnage, l’attachage, le rognage, qui sont plus absorbants qu’au temps où la vigne était d’origine française ; avec les plants greffés, la sève est plus généreuse et les vignerons s’accordent à dire qu’un travail est à peine terminé, qu’il est temps de recommencer.

Pour réduire cette intervention de la femme qui l’éloigne des travaux d’intérieur, il faudrait conduire la vigne sur fils de fer, mais le plant cultivé ne s’y prête guère ; la vigne dirigée sur fil de fer exige une taille courte, alors que le chardonnay, plant peu fructifère, exige une taille longue pour obtenir plus de production. Jusqu’alors, on n’a fait que de timides essais. Il serait intéressant pour le vigneron de rechercher un système de taille s’adaptant à son plant ainsi conduit et de se rendre compte si l’économie de main-d’œuvre et d’échalas ne compense pas la moins-value en vin récolté.

Conclusion
Il me revient que le poète Frédéric Bataille conclut ainsi son dialogue entre le parisien et le paysan, qui l’un et l’autre louent le charme de leur résidence :
« Si mon village est un lieu sans histoire, dans tout mon rêve il n’est rien d’aussi beau ! ». Au citadin qui lui vantera la ville et ses squares, ses monuments, ses salles en amphithéâtre et son passé historique, j’imagine volontiers, le vigneron répondant :
« J’aime mes sentiers et mes pentes verdoyantes ; et quand, au haut de ma vigne, je redresse mon corps meurtri, par-delà le coteau j’évoque la France entière, mais je reviens avec amour à la vieille place du village, qui s’étale dans la vallée, et je songe aux ancêtres qui s’y assemblaient pour discuter ; non loin du vieux cimetière où leurs os blanchissent, j’aperçois mes enfants qui jouent bruyamment, j’entends la clochette qui les appelle à l’école, je suis le long ruban des chemins poudreux, et m’arrête un instant sur les ruines du pressoir banal. J’aime toutes ces choses, parce qu’elles ont leur histoire, comme vos plus beaux édifices ; à mes champs, à mes bois, à mon cep de vigne, je demeurerai fidèle. »

Les conséquences de la première guerre mondiale allèrent bien au-delà des morts pour la France. En 1926, Milly ne compte plus que 130 habitants, dont le tiers a plus de soixante ans. Avec seulement quelques enfants en âge scolaire, l’école est en sursis. Les vignes ne couvrent plus que 40 hectares, les céréales, au rendement moins aléatoire, les remplaçant partiellement. A un congrès sur la natalité, Albert Rocher présente une conférence qu’il intitule « Milly une commune qui disparaît » en en rendant responsable la faible natalité de ses habitants. Une bonne année, c’est deux décès pour une naissance, et c’est souvent plus, dit-il. La presse parisienne se fait écho de cette conférence et Milly devient un symbole. Le journal L’Intransigeant, grand quotidien du soir, titre : En Bourgogne, la terre qui meurt, l’école est à vendre, l’église est fermée, la commune de Milly est à l’agonie.

M. Célestin, maire de Milly, réagit. Il déclare que les terres et les vignes sont entretenues et que le déclin démographique observé à Milly est le même à Poinchy, Fyé et dans bien d’autres villages de la région et de France. Ce ne sont pas les habitants qui lâchent la terre, c’est la terre qui les lâche et qui serait bien incapable de nourrir une population plus nombreuse que l’actuelle. La misère du vignoble, trois années consécutives sans vendange, suscite l’exode. N’y a-t-il que la misère du vignoble pour susciter l’exode, s’interroge le journaliste ? En effet, lui a-t-on répondu à Chablis, bien que ce soit la raison principale, il y a autre chose : il y a qu’on a vu partir en sabots, du village appauvri, des gens qui aujourd’hui, y reviennent fréquemment en auto.

 

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