L’hôtel de l’Etoile Bergerand à Chablis

L’hôtel de l’Etoile Bergerand à Chablis

Le célèbre hôtel-restaurant de l’Etoile à Chablis connut ses heures de gloire dans la première moitié du XXème siècle. De nombreuses personnalités l’ont fréquenté et ont apprécié la cuisine exceptionnelle du maître queux Charles Bergerand.
La famille Bergerand : Originaire de Saint- Romans dans l’Isère où, avant 1700, les ancêtres de Charles étaient menuisiers, l’un d’entre eux se marie en 1789 avec une fille
de Trucy-sur-Yonne et s’y installe comme menuisier. Leur fils suivra la lignée professionnelle comme menuisier à Auxerre.
Théodore Bergerand, né en 1818 à Auxerre, rompt avec la tradition familiale et va apprendre le métier de cuisinier à Paris. Après quelques années d’apprentissage, on le
retrouve vers 1851 maître saucier aux cuisines du roi Louis-Philippe aux Tuileries. Installé à Chablis en 1866 dans un ancien hôtel de poste, il épouse la fille d’un commissionnaire en vins. Leur fils Charles né en 1853 devient maître d’hôtel à Chablis en 1870.
Il a à son tour un fils né en 1879, prénommé Charles comme son père. A sa sortie de l’école en 1896 il est apprenti pâtissier, puis apprenti cuisinier à Beaune. Ensuite il fait ses
classes comme chef de cuisine dans de grands restaurants à Paris et à Monte Carlo, et reprend la maison familiale en 1906. Il développe considérablement la maison «Bergerand» et assure la grande notoriété de son restaurant. Il contribue également à rendre célèbres les vins de Chablis servis à sa table.
Les spécialités culinaires : Tout d’abord le très célèbre «jambon chaud mode d’ici», appelé plus tard le «jambon à la chablisienne», les escargots de Bourgogne, la
fondue de poulet à la crème, les écrevisses à la chablisienne, le soufflé aux oranges
Premier prix du «bon hôtelier» du Touring Club de France en 1913, Charles Bergerand fait de son établissement l’une des principales étapes de la route gastronomique de France.
Le livre d’or : Aristide Briand, Pierre Fresnay, Jean Cocteau, Raimu, André Gide, Sacha Guitry, le roi d’Espagne Alphonse XIII… Et le président de la République Gaston
Doumergue qui, après avoir bu sans doute de grands chablis ajoute « Gastounet » sous sa signature !
Les bâtiments : situés à l’angle de la rue des Moulins et de la rue du Maréchal Leclerc, Ils ont leur issue sur le quai du Biez. La façade principale porte la date de 1778 ; dans les
caves sur une pierre est gravée celle de 1620. Différents bâtiments ont vraisemblablement été rassemblés, certains démolis au fil des siècles. Dans les communs, les plus anciens
bâtiments peuvent être datés du XVIe s. comme le prouvent des arcs en accolade et autres consoles supportant d’énormes poutres.
Le bâtiment principal appartenait en 1831 au notaire François Thomassin et en 1859 au notaire J. Baptiste Charlier.
Au début du XXème s. de nombreuses cartes postales montrant l’Hôtel Bergerand ont été éditées.
Charles Bergerand passe la main à André Roy (originaire de Fontenay-près Chablis) au début des années 1950. Charles Bergerand s’éteint à Chablis en 1954 sans descendance.
Après André Roy se sont succédés les époux Mahieu, puis M. et Mme Prévost. Enfin, Mme Nicole de Merteuil achète l’hôtel de l’Etoile en 2001.
Elle vient de le vendre en novembre 2022 à Céline et Frédéric Gueguen.
Après de gros travaux de rénovation, ce mythique hôtel-restaurant qui fait partie de l’histoire de Chablis, devrait à nouveau voir briller son étoile !

Auteur : Jean-Paul Droin, décembre 2022

Carte Postale 40 Chablis début 20e Etoile Bergerand 14 personnages
Les courses vélocipédiques à Chablis

Les courses vélocipédiques à Chablis

A Chablis, à la fin du 19ème siècle, la fête patronale de la Saint-Pierre était très prisée. Les festivités avaient lieu le dimanche et le lundi le plus proche du jour anniversaire du saint, les derniers jours de juin ou les premiers jours de juillet. Le lundi matin était réservé à une messe célébrée exceptionnellement dans l’église Saint-Pierre et l’après-midi consacré à diverses réjouissances au Pâtis pour tous ceux qui n’avaient pas « la gueule de bois » ; la veille ayant souvent été un peu chargée… Les ouvriers vignerons avaient droit traditionnellement à un jour chômé. Cette tradition perdura jusque dans les années 1960. La remise des prix des écoles était un moment particulièrement attendu par les élèves méritants ayant droit, en plus des célèbres livres à la couverture rouge de Robinson Crusoé ou des voyages de Gulliver offerts par la Ville, à des tours gratuits de chevaux de bois, remplacés bien plus tard par les autos-tamponneuses.

L’après-midi du dimanche 2 juillet 1893 fut consacré à quatre courses vélocipédiques, (comme l’on disait alors). Elles étaient organisées par la municipalité.

Les « machines de course » : La première course était réservée aux « machines » munies de « caoutchouc pleins et creux ».  Si les premières ne craignaient pas la crevaison, on pouvait néanmoins douter d’un certain confort, le caleçon de l’époque n’amortissant pas la dureté de la selle sans ressorts de la « machine » …

Les épreuves étaient « courues sur un circuit formé de trois fractions de 600 mètres, formant triangle d’environ 600 mètres chaque fraction ».

Le parcours :  le départ avait lieu au quartier de la Maladière, au pied des vignes des Clos, près du Château Grenouille. La course commençait au carrefour de la route de Maligny,  puis empruntait à gauche la rue de l’Orme (ancienne rue des Tanneries, devenue aujourd’hui l’avenue Jean-Jaurès), longeait le pré de l’Orme (ancien terrain de camping) devenu le Parc de la Liberté. Au pont, tournait à gauche pour emprunter la chaussée Saint-Sébastien devenue par la suite l’avenue de la Maladière (l’avenue d’Oberwesel aujourd’hui), prenait à gauche pour longer la route au bas des vignes des Clos et arrivait enfin au point de départ.

Les prix attribués : Les vainqueurs se voyaient remettre plusieurs prix en argent, en bouteilles de Chablis ou de champagne et même en caisses de biscuits « Duché ».

Les lots en bouteilles de Chablis millésime 1884 prouvaient s’il le fallait encore que ce vin sélectionné vieux de neuf années était toujours reconnu pour sa longue conservation comme le précisait aux moines de Pontigny,  le seigneur le Montréal  en 1186.

courses vélocipédiques affiche 1893 Chablis
Chablis en fête

Chablis en fête

A la fin du 19ème siècle, poussés par leur maire Jules Folliot, (il fut le président du conseil général de l’Yonne), les habitants de Chablis organisaient de grandes réjouissances le jour de la fête patronale de « la Saint-Pierre ». Pendant ces quelques jours de festivités, les vignerons chablisiens oubliaient les ravages du terrible insecte, le phylloxéra qui anéantissait inexorablement depuis quatre ans déjà toutes leurs vignes…

Le dimanche après-midi, la fête battait son plein. De nombreux chars tirés par des chevaux (d’où le nom de cavalcade) étaient pompeusement décorés. Chaque association ou quartier rivalisait d’imagination, d’ingéniosité, et, c’est à qui ferait le plus beau, le plus haut, le plus remarqué.

1 siècle après la Révolution française, la cavalcade du 30 juin 1889 dépassa toutes les autres, en particulier et pour cause, le char de la tour Eiffel, réplique un peu moins haute que celle inaugurée exactement 4 mois plus tôt à Paris sur le Champ de Mars lors de l’exposition universelle. La tour chablisienne dépassait quand même les 20 mètres, un immeuble de six étages ! un seul cheval tirait l’ensemble.

Après avoir emprunté de nombreuses rues de la cité, les chars finissaient leur parcours au Pâtis où le cortège se disloquait près du jeu de paume fréquenté par de nombreux chablisiens.

En soirée, une grande fête avait lieu avec bal, illuminations et une farandole aux flambeaux  animée par les figurants de la cavalcade, revêtus de leurs costumes couronnait le tout.

Deux trains supplémentaires de nuit permettaient à tous les participants de la vallée du Serein de pouvoir faire la fête jusqu’à plus de minuit et pour ne pas « louper le tacot »,  une salve d’artillerie était tirée au Pâtis vingt minutes avant le départ de chaque train ! Malgré ces avertissements, beaucoup sans doute rentraient à pied chez eux « au p’tit jour… »

affiche cavalcade 1889 Chablis

Commentaire sur la photo de la cavalcade en 1889 :

Il n’y avait pas encore le monument aux Morts sur la place.

A l’arrière-plan, derrière les chars, à gauche, on aperçoit la maison du maire Jules Folliot, décorée de nombreux drapeaux tricolores. Au centre, on devine l’ancienne biscuiterie Mottot. On imagine la hauteur et la solidité de la tour Eiffel au nombre des personnes juchées jusqu’à 10 mètres au-dessus du sol. Elle était tirée par un seul cheval, on aperçoit les limons posés sur le sol.

Le char de la musique est au centre. On devine sur le devant du char « Les Enfants de Chablis ». On aperçoit en haut une lyre. Le char byzantin reconnaissable par ses coupoles caractéristiques est à droite. Les charretiers devaient être bien adroits pour faire passer dans les rues parfois pavées, ces imposantes décorations. Quelques années plus tard, la hauteur des chars fut revue à la baisse, les fils électriques et télégraphiques barrant le passage…

Cavalcade Place Lafayette 1889 Chablis
Un théâtre à Chablis

Un théâtre à Chablis

En 1886, la ville de Chablis effectue des travaux dans les bâtiments de l’hospice, (l’ancien Hôtel-Dieu) pour y installer un théâtre dans une grande salle occupée depuis 1874 par l’école maternelle tenue par des religieuses ursulines. Inaugurée au mois de septembre 1887, de nombreux chablisiens se souviennent encore des confortables fauteuils en velours rouge et des strapontins où l’on se pinçait les doigts !

La scène était adossée à l’ancienne chapelle dédiée à saint Jean Baptiste.

De nombreuses pièces de théâtre amateur seront jouées pendant la première et la deuxième guerre mondiale afin de récolter des fonds pour envoyer des colis aux soldats et aux prisonniers.

En fin d’année, les élèves des écoles présentaient des spectacles et cela jusque qu’à la fin des années 1970.

Un balcon appelé « le poulailler » était convoité par les jeunes chablisiens qui,  tapant sur le dessus du garde-fou garni de velours soulevait un nuage de poussière !

La salle du théâtre servait également aux répétitions et concerts de la fanfare,  aux réunions publiques souvent animées lors des campagnes électorales. On raconte que lors de l’une de ces réunions un vieux chablisien croyant bien faire avait déclaré debout à l’assemblée : « moi, j’suis siphylo » assurant ainsi être un proche du parti politique S F I O ! (devenu le parti socialiste). Suite à cet aveu, toute la salle fut pliée de rire ! C’était le bon temps des réunions électorales de l’époque dans les villages où les gens venaient plus pour rigoler que pour savoir pour qui voter !

Depuis 1985, les bâtiments appartiennent à la SCI de l’Hôtel-Dieu de Chablis  qui les loue à un restaurateur chablisien.

Théâtre Chablis programe
Théâtre Chablis programe
La fête de la Saint-Vincent autrefois à Chablis

La fête de la Saint-Vincent autrefois à Chablis

Depuis le début du 20ème siècle et jusqu’à la fin des années 70, on fêtait à Chablis saint Vincent, saint patron des vignerons, chacun de son côté. Il y avait alors « la religieuse » et la « civile ».  Chaque comité envoyant une invitation à participer à la fête célébrée du 21 au 23  janvier. Certaines « agapes » commençant la veille du jour « J » et d’autres plus traditionnelles ayant encore lieu le lendemain…

« La Religieuse »

Les confréries de Saint-Vincent, fondées sur la solidarité, l’entraide aux vignerons dans l’incapacité d’effectuer leurs travaux dans les vignes ou à la cave sont à l’origine des confréries de Saint-Vincent. Les premières apparaissent en Bourgogne au 18ème s. mais se développent surtout au 19èmesiècle.

Chablis n’échappe pas à la règle. Dès les années 1800 une confrérie voit le jour. Une fondation perpétuelle pour célébrer la fête de Saint-Vincent remplaçant la confrérie a été fondée en 1857 par 380 vignerons et habitants sympathisants. Un bureau était constitué pour son organisation. Deux messes étaient dites autrefois, le 22 janvier à la collégiale et le lendemain à l’église Saint-Pierre pour une célébration de la messe des morts à la mémoire des membres défunts de la confrérie. La bannière de la confrérie fut remise par l’ancienne confrérie à la nouvelle fondation en 1863. La vieille bannière retrouvée par M Robert Fèvre dans un grenier en 1933 fut restaurée l’année suivante par l’historien chablisien Louis Bro.

Pendant l’office, le curé bénissait le pain brioché, partagé après la communion et à la fin de la messe autour d’un verre de Chablis sur le parvis de la collégiale ou au fond de la nef, suivant les caprices du temps. Sur inscription, on pouvait commander des brioches que le curé avait bénit.  Un défilé avait lieu dans la ville accompagné par quelques musiciens. Un repas en commun était pris ensuite pour ceux qui le souhaitaient dans un restaurant chablisien. Le soir un grand bal était organisé. Cependant tous ceux qui avaient assisté à la « civile » étaient « mis à la porte » nous rapporte le registre des délibérations et de la comptabilité tenue à partir de 1857 jusqu’ en 1956 où l’historien-vigneron Robert Fèvre, secrétaire de l’association depuis 1934 notait : « commander du pain béni suffisamment et bon ». Le curé avait sans doute été faire une première bénédiction de la pâte avant cuisson  chez le boulanger…

Saint-Vincent devant la collégiale Chablis
fête Saint-Vincent civile 1934

« La civile »

« La civile » a été créée au début du 20ème s. La constitution de la Société de la Libre Pensée du canton de Chablis en 1881 alimentait alors un fort courant anticlérical. La loi de la séparation des Eglises et de l’Etat promulguée en 1905 divisa les vignerons de Chablis en deux camps radicalement opposés. Pour une grande partie d’entre eux, le buste de Marianne devait remplacer la statue de Saint-Vincent lors du défilé. La fête s’adressait alors aux « citoyens vignerons et travailleurs chablisiens. » Evidemment il n’y avait pas d’office religieux.

Le comité élisait chaque année un nouveau président. Deux jeunes vignerons parcouraient les rues avec sur un brancard un petit sapin décoré aux couleurs de la République et le buste de Marianne rappelait le symbole républicain.

Tous les participants se retrouvaient devant le domicile du président qui prononçait un discours souvent folklorique …puis invitait tous les participants « à boire un coup » dans sa cave, ou sur des tables installées au bord de la rue. Ce vin d’honneur était accompagné par les fameux biscuits « Duché ». La fanfare accompagnait cette troupe joyeuse. Tous ceux qui en avaient les moyens se retrouvaient ensuite pour aller « gueultonner » dans l’un des cafés-restaurants sélectionnés à tour de rôle. Le soir un bal clôturait la journée qui se terminait souvent en bagarre les esprits s’étant quelque peu échauffés !

Le lendemain, une tradition consistait pour les jeunes vignerons à « courir la poule ». Souvent déguisés, tapant sur un tambour, soufflant dans un clairon, faisant peur aux gamins, ils parcouraient les rues avec un « manequin », (une grande corbeille profonde en osier) remplie de branches le laurier et donnaient, moyennant quelques petites pièces, un bouquet de laurier décoré d’une rose en papier crépon à la cuisinière de la maison. Avec la somme récoltée les jeunes allaient ensuite faire la fête dans les bistrots.

Depuis la création en 1966, par Me Sotty de la Saint-Vincent Tournante du Chablisien, la  « civile » n’existe plus et la « religieuse »  devenue  la « locale »  a bien du mal à rassembler les fidèles, préférant sans doute celle rassemblant maintenant les vingt villages du chablisien.  

Dans la tourmente révolutionnaire la rue Saint-Vincent située entre la rue des Juifs et la rue Rampont-Léchin fut débaptisée en rue Marat. Grâce au comité de la Saint-Vincent « locale », elle a repris son ancien nom en 1984.

Du Serpent à l’Orgue

Un serpent dans la collégiale Saint-Martin !

Le premier serpent connu à être entré à l’intérieur de la collégiale date de 1806.

Pacifique Albanel, marchand de draps, un  savoyard marié avec une chablisienne devient l’un des membres de la Fabrique Saint-Martin de Chablis (un fabricien). Trésorier de cette sorte de conseil paroissial il est autorisé par ses confrères le 30 novembre 1806 à faire l’acquisition d’un serpent.

Dans certains pays on joue de la musique pour charmer le serpent, autrefois on jouait du serpent pour faire de la musique !

Le serpent est un instrument à vent d’origine ancienne. En forme de S, percé de 6 trous, composé de deux parties en bois évidées, collées et gainées de cuir; il est muni d’une embouchure. En tant que basse, il peut être considéré comme l’ancêtre du tuba. Dans une église son timbre grave se marie merveilleusement bien avec la voix humaine qu’il amplifie. Il fut ensuite remplacé par l’ophicléide (serpent à clefs).

Pour accompagner le chant des nombreux fidèles à cette époque, le serpent Théodore Droin cordonnier dans la vie de tous les jours avait signé un contrat avec les fabriciens. Agenouillés sur les prie-Dieu réservés à leurs noms pour être les mieux placés moyennant quelques francs versés à la fabrique, le serpent devait jouer de son instrument pour aider du mieux possible les chanteurs qui s’égaraient dans des mélodies hasardeuses. Pour son service il réclamait le 18 janvier 1846 une augmentation de salaire ! Sa demande fut rejetée car il percevait déjà autant que le chantre ; le conseil de Fabrique penchant plutôt pour une diminution ! Il touchait 56 frs par an, le sacristain 100 frs.

C’est tout ce que l’on sait des  joueurs de serpent dans la  collégiale jusqu’à l’arrivée d’un nouvel instrument très en vogue dans les édifices religieux au milieu du XIXe s : l’orgue.

Il faut attendre le 6 janvier 1878 pour entendre parler d’un orgue à Chablis.

Un premier don de 5000 francs :

Une somme correspondant à cette époque à environ 3000 journées d’un ouvrier vigneron soit 10 années de salaire.

Aglaé-Clarisse Barbette, veuve d’Edme Nodiot, âgée de 73 ans fait un don de 5000 francs à la Fabrique en vue de l’acquisition d’un orgue et à charge par la Fabrique de faire célébrer un service annuel et douze messes basses pour M. Nodiot son mari décédé et douze messes basses à son décès.

La Fabrique met la main à la poche et décide l’acquisition d’un orgue :

Le 10 novembre 1878, le bureau de la Fabrique vote une somme de 1500 francs pour la construction d’un grand orgue dans la collégiale, somme correspondant à 2 années de son revenu.

Par testament en date du 30 mai 1880, M. Louis Hélie, originaire de Chablis, médecin à Saint-Florentin lègue sans conditions 2000 francs à la Fabrique. (On peut supposer que ce legs aura servi pour l’orgue.)

Un orgue pouvait coûter entre 6000 et 12000 Frs selon sa taille, les boiseries du buffet, la tribune.

Paul Chazelle, facteur d’orgues à Avallon accordait l’orgue de l’église Saint-Pierre d’Auxerre, il fut choisi pour accorder les orgues de la cathédrale, travail alors jusque-là assuré par le facteur d’orgues Ducroquet de Paris. Les déplacements depuis la capitale étant longs et onéreux, le conseil de la fabrique opte pour un facteur d’orgues pouvant être à disposition sans délais, « de jour comme de nuit ! » Ce  qui ne fut pas toujours le cas si l’on en croit les nombreux courriers   envoyés à Chazelle, le menaçant de ne plus faire appel à ses services.                                                                         

Chazelle avait malgré tout de sérieuses références : Formé à Paris chez Daublaine et Callinet, des récompenses dès l’âge de 37 ans aux expositions de 1858, 1860, 1862 et à l’exposition universelle de 1877, Le bureau de la Fabrique de la collégiale de Chablis décide de lui faire entière confiance. L’orgue de la collégiale Saint-Martin est construit par le facteur d’orgues avallonnais Paul CHAZELLE dans l’hiver 1880-1881. Son atelier se situait  à Cousin-la Roche près d’Avallon ;  Il exerçait encore en 1892.

Le 31 mars 1881, tout va bien pour l’orgue de la collégiale : 

Des experts Mrs. Oberti et Lyon Lyon (professeurs de musique) et Larfeuil ont examiné l’orgue  construit par M. Chazelle, ils reconnaissent que l’instrument est d’une bonne facture et que les conditions imposées au cahier des charges ont été remplies.                                                                                          

Le 20 septembre 1881, 6 mois plus tard rien ne va plus :

Les Experts ont-ils été incompétents ?

  1. Lyon était un homme d’expérience, organiste à la cathédrale Saint-Etienne d’Auxerre depuis 1852, il assurait encore cette fonction en 1894 ! Et il est même dit dans les registres de la comptabilité de cette Fabrique qu’en cas de besoin « il pourra s’aider des connaissances de M. Oberti … »

Quant aux compétences de M. Larfeuil…il était curé de l’Eglise Saint-Pierre d’ Auxerre. Il a sans doute, jugé le buffet de l’orgue, il eut sans doute en préférer un autre plus comestible…

La Fabrique de la collégiale Saint-Martin prend des mesures pour amener le facteur d’orgues Chazelle à tenir ses engagements et à « réparer l’instrument qui ne parle plus » par suite d’un vice de construction. De plus, un travail n’a pas été accepté par l’architecte  des monuments historiques, (sans doute la tribune).

Qui était Paul Chazelle ?

Né à Toulouse le premier janvier 1821, fils de Marin Chazelle, ébéniste et de Jeanne Bernard, il arrive à Avallon vers 1848 à l’âge de 17 ans. Lors du recensement de 1851 il est inscrit organiste et habite rue du Moulin. Marié le 4 décembre 1854 à Avallon avec Marie Florent, la fille d’un boucher de Cousin-le-Pont, le couple n’aura pas d’enfants. En 1872 on retrouve Paul Chazelle facteur d’orgue, 11 rue de la Fontaine Neuve. Chazelle décède à Avallon le 22 décembre 1897 à l’âge de 76 ans après une vie professionnelle bien remplie : il a effectué des réparations, modifications et accords des 2 orgues de la cathédrale d’Auxerre, malgré les nombreux courriers de reproches sévères et des menaces pour travaux en retards de 1858 à 1878 (On lui a même demandé en 1872 s’il était encore facteur d’orgues ou marchand de vin !) Ce qui ne l’a pas empêché d’être choisi  pour construire l’orgue de Chablis en 1880.

Ces principales réalisations sont : (pour l’Yonne et les départements voisins)

  • la reconstruction de l’orgue de la collégiale Saint-Lazare d’Avallon en 1853.
  • la construction des  orgues de Bouilly  et de Pont-Sainte-Marie (10) en 1854-1855.
  • la construction de l’orgue de Cruzy-le-Châtel en 1859.
  • la reconstruction de l’orgue d’Arcy-sur-Aube (10) en 1861.
  • La construction de l’orgue de Vitteaux (21) en 1868.
  • la reconstruction de l’orgue de Bar-sur Aube(10) en 1879 (construite par ses soins en 1853).
  • la construction de l’orgue de la collégiale Saint-Martin de Chablis en 1881.
  • la construction de l’orgue de chœur à l’église Saint-Pierre d’Auxerre en 1889                                                                               

Travaux exécutés autour des orgues en 1901 : les grandes portes qui tombaient de vétusté datant de 1750 ont été refaites sur le modèle des anciennes ; elles ont coûté 2733 frs et ont été payées par Mme Coissieu.
Le grand escalier également construit en 1750 comme l’indiquait une inscription retrouvée sur l’une des marches a été remplacé en pierre d’Annoux.  La tribune des orgues qui se trouve au-dessus était soutenue par 6 poutres massives en bois et 2 colonnes en fonte. Les poutres dépassaient l’entrée de l’église ; ces poutres ont été remplacées par des poutrelles en fer et les colonnes réunies par 2 autres colonnes ornées de chapiteaux et de consoles en fer forgé.  Ces modifications avaient été demandées par l’architecte des monuments historiques suite aux observations formulées lors de la réception des travaux de 1881.  Les travaux de la tribune ont coûté 1370 frs et ceux de l’escalier 695 frs payés par des dons particuliers.

Traités passés avec l’organiste :

Si l’on ne sait rien concernant les premières années, le 29 juin 1892, un traité est passé avec l’organiste:

Il lui est alloué un traitement de 360 frs par an.

Il sera tenu outre les fêtes et dimanches de jouer aux fêtes de Saint-Eloi et de Saint-Vincent. (Les dimanches de l’Avent et les 6 dimanches précédant Pâques exceptés).

Il lui sera alloué une somme de 10 frs lorsqu’il jouera pour un mariage ou pour un enterrement.

Il pourra prendre 1 mois de congé, pourvu que dans ce mois il ne se trouve aucune grande fête.

Le dimanche de l’ouverture de la chasse lui sera réservé.

Par souci d’économies, un nouveau traité est conclu le 23 avril 1893 avec les changements suivants :

Le salaire ne sera plus que de 250 frs.                                                

Sont exceptés 5 dimanches aux choix de l’organiste (en plus des dimanches de l’Avent et de Pâques).

Il pourra prendre à sa volonté 1 mois de vacances.

Si la fabrique se trouve dans la nécessité de le remercier il touchera une somme de 200 frs d’indemnités.

Le 5 avril 1899, sur l’insistance de l’abbé Bonneau, la rétribution allouée  à l’organiste repasse à 360 frs.

L’orgue de la collégiale Saint-Martin de Chablis est devenu par la loi du 9 décembre 1905 propriété de la commune de Chablis à la suite de la séparation des Eglises et de l’Etat. Elle doit donc en principe comme tout bâtiment communal en assurer la conservation, l’entretien revenant à la paroisse.

On ne sait pas à quelle date les  souffleurs ont cessé leurs activités, sans doute dès que l’électricité  a été installée dans la collégiale, mais pas avant 1889, plutôt à partir de 1920, un ventilateur électrique  remplaçant un assistant actionnant le soufflet donnant le « vent » nécessaire au fonctionnement de l’orgue.

L’orgue à subi de nombreuses transformations et modifications (relevages) :

En 1893, la Maison Merklein effectue un relevage ;  l’orgue avait seulement 13 ans.

En 1959 les Etablissements Gutschenritter-Masset transforment l’orgue symphonique en néo-classique.

En 1975 Philippe Hartmann procède à une réharmonisation.

En1998-99 changement de 268 tuyaux, du prestant et du plein-jeu.                                                                                           

Parmi les quelques organistes ayant exercé leur art à Chablis  il faut citer Melle Delaplace dans les années 1930, Pierre Denis, pharmacien parisien venu se retirer à Maligny dans la maison de ses ancêtres, Alain Moreau, originaire de Chablis dans les années 60 à 2000 ainsi que plus récemment M. Gilbert Agnan de Maligny.

A l’initiative du Dr Pierre Maufoy de Chablis, aidé par quelques paroissiens, un grand nettoyage de l’orgue a été réalisé dans les années 1990. L’arrière du buffet fut isolé de l’oculus de la grande porte ;  en plein été les rayons du soleil couchant perturbant le bon accord de l’instrument.

Avec les membres du conseil paroissial, de quelques passionnés de musique et de patrimoine, le Dr Pierre Maufoy est à  l’origine de la création de l’association « les Amis de L’Orgue de Chablis» créée le 10 avril 1996 pour « sa sauvegarde et son éventuelle restauration.»

L’orgue est relevé en 2016 :

Plusieurs devis ont été demandés pour son relevage, les prix variant du simple au triple ; il fut même un temps envisagé de l’abandonner pour un orgue électronique moins onéreux !  En 2015 et 2016, sous l’impulsion des Amis de l’Orgue,  association, présidée actuellement par l’abbé Roger Fira, en collaboration avec la ville de Chablis et en partenariat avec la Fondation du Patrimoine une souscription publique a été ouverte. De nombreux chablisiens ont été généreux. La municipalité, propriétaire de l’orgue et maître d’oeuvre  donnant un dernier coup de pouce.

Parmi les principaux partenaires financiers, outre les nombreux domaines viticoles et les chablisiens, il faut remercier le Comité de la Saint-Vincent Tournante de Chablis 2011, le Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne (antenne de Chablis), le Crédit Agricole, les Amis de l’Orgue bien sûr qui depuis plusieurs années organisent des concerts afin de récolter des fonds ainsi que la Fondation du Patrimoine et la ville de Chablis.   

Sans la volonté des Amis de l’Orgue, celui-ci aurait finalement  servi  de décoration. Une partie du patrimoine chablisien vient ainsi d’être sauvegardé.

Mmes A.M. Fantin, E. Aubron, Mrs J.M. Costal, P. Walhen, D. et G. Cheval, G. Duplessis ont œuvré à la réussite de cette remarquable restauration.

Avant son démontage, des experts s’étaient penchés sur l’instrument :

Jean-Michel Lassauge (organiste titulaire des orgues de la cathédrale d’Auxerre)

Jean-Philippe Mesnier (conservatoire de musique d’Auxerre)

Etienne Jacquot (organiste titulaire de l’orgue de la collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois)

Jean-Marie Meignien (organiste à Troyes et musicologue)

L’orgue a pu être relevé en 2016 par le maitre facteur d’orgues Hubert Brayé de Mortzwiller (68)

La remise de l’instrument en son état d’origine lui rendra sa capacité à jouer un large spectre de musique, depuis la musique ancienne des XVIe-XVIIIe siècles jusqu’aux compositions romantiques des XIXe-XXe siècles. Au dernier moment, un avenant au contrat ayant été décidé de restituer à l’orgue l’un des jeux d’origine dit « voix céleste ».

 Agé de 135 ans,  l’orgue de la collégiale Saint-Martin de Chablis fait maintenant figure de jeune homme…

Son dernier lifting aura coûté près de 56.000 euros hors taxes.

 

Jean-Paul Droin

Octobre 2016

Sources principales : archives municipales, documentation personnelle.